Ager

N’importe quoi est une friche où le secret germe. Caligaris

 

Dans nos déambulations, un jour, mon hôte me conduit à la voie romaine qui laisse apparaître une partie de son dos, au cœur de la forêt, sur le plateau.

Ruine de routes forment un dense chevelu, paraît-il, afin d’échapper aux brigands ou aux fères, elles sont nombreuses dans nos contrées, plus ou moins repérées et cartographiées, plus ou moins antiques, d’ailleurs, là aussi on s’en raconte des histoires (voir tous les ponts notés comme plus ou moins romains, quand ils sont romans, voire plus tardifs encore).

J’aime ce lieu, enfoui dans la forêt, comme englouti par le paysage, avalé, ravalé. Ou même, si l’on veut, comme une cicatrice qui se résorbe. Toujours les trouées, les tailles, les terrassements, les décapages sont, petit-à-petit, égalisés par le retour de la forêt. La forêt croît, mange tout sur son passage.

Ce à quoi sert la pelouse, puis les arbustes en sentinelles, églantier, prunellier : tirer, peu à peu, patiemment, à elle la forêt.

Aussi les routes sont-elles fragiles, éphémères ; les défrichements des « mauvaises herbes » pour en planter d’autres, jugés moins mauvaises, que l’on a soustraites à leur monde, sont-ils éphémères ; les prairies que l’on amende ou que l’on fauche ou que l’on fait brouter, avec tous nos outils et nos animaux que l’on a soustraits à leur monde, et au monde du vivant par la même occasion, sont-ils tous, tous, tous, éphémères.

L’agriculture est la domestication de la saison, mais la maison est éphémère. Elle est toujours vouée à la ruine, à l’envahissement par les ronces, les lianes diverses, puis deux arbustes, puis la forêt.

On le voit, avec mon hôte, dans nos déambulations. Non loin du Crêt Pourri, on voit une maison comme ça, une belle maison solide, de pierre, envahie, perforée, éboulée, par la végétation qui appelle la forêt.

On le voit d’ailleurs partout. Je le vois dans tous les pays que je traverse pour le plaisir ou le travail. Les terrasses des oliveraies ligures sont mangées par les frênes à fleur et les charmes houblon ; les murs de soutènements, comme les murets de séparations, sur l’Aubrac ou dans les Cévennes, sont chargées de douce-amère et de chèvrefeuilles, et bientôt les chênes blancs auront recouvert tout ça ; les terrasses de Comps et Vesc, chez moi, ont disparu sous la végétation. Et même sur les anciens parkings au sud de Vitry, déjà les mousses grignotent avec les lichens, les prêles percent l’asphalte et un églantier, un prunellier, fait office d’éclaireur, et bientôt de vigie.

Les ruines sont nombreuses, dans les Alpes, les régions montagneuses en général, plus que partout ailleurs, ou aux abords des villes.

Entre-deux villes, qu’y a-t-il ? Tout ce qui ne tient pas dans une ville, ou tout ce qu’on ne veut pas y voir tenir — et tout ce qui ne veut pas tenir en elle. Et tout cela ce sont les cimetières, les usines, les zones, les quartiers populaires, les quartiers résidentiels, les banlieues, les zones artisanales et commerciales, d’une part, agglutinés à elle et de plus en plus lâchement, et d’autre part toutes les installations agricoles : infrastructures, chemins divers, agrosystèmes.
Les champs. Partout l’uniforme : modèle openfiels, champagne, les plaines favorisent cette répétition du même.

J’ai passé un long temps dans le Centre ; rien n’était plus façonné, jardiné, que les étangs de Brenne, les blés de Beauce ; et pourtant, je m’en suis expliqué, un je ne sais quoi de majestueux… Et même la surprise : dans le Cotentin les champs de poireaux et de carottes, à proximité des marées… en Bretagne, les choux multicolores, ou l’agneau sur le polder… en Calabre les oignons rouges, non loin des écueils… en vallée du Rhône sud les ails, en Provence la lavande, dans le Gâtinais le chanvre… sans parler des lièges, écorcés régulièrement, dans les Maures et les Landes… il y a des champs pour toutes les terres et tous les climats. Bien souvent, le plus souvent, il y a les prairies : on ne cultive pas de fruits ou légumes, on fait pousser du fourrage. Des graminées, pour le foin, des légumineuses (trèfles, luzernes) qui enrichissent le sol en azote. Alors on fauche. Ou bien on pâture, et ces espaces sont dévolus au bétail. En montagne, dans toutes les Alpes, le Jura, et les Pyrénées, dans le Cantal de la Planèze, les prairies dominent. Parfois elles sont “humides” et ce sont les narcisses, les bistortes, les renoncules que l’on voit. Dans le Jura, les gentianes jaunes disputent l’espace aux vératres, on ne sait laquelle des deux espèces cherchent à se confondre en l’autre.

Une autre culture est celle du bois, comme en Aveyron, dans le Lévézou, ou dans le Haut-Jura : les épicéas, les Douglas, parfois les sapins, parfois les pins, forment des alignements qui rendent tristes : rien ou pratiquement rien ne pousse sous leurs aiguilles. Sur le plateau de Langres, je parcours d’immenses forêts gérées par l’office national à la recherche des marais intraforestiers. Les carrefours sont balisés, les baliveaux sont marqués, les parcelles numérotées, les layons entretenus. Seules les loches orange pétant m’accompagnent, à leur rythme.

Affouages et taillis sous futaie ont embobiné la forêt. A Rambouillet et Fontainebleau, dans le Parisi, les forêts sont sclérosées ainsi, poumons verts certes, mais piquetés de morbe.

En Méditerranée, les oliviers ou les petites chênaies, supports pour la truffe, partout en Tricastin. Les fruitiers, aussi, cerisiers dont on ne ramasse plus les fruits, abricotiers dans les Baronnies, pêches et pommes et poires et autres petits fruits brûlés de pesticides dans la vallée du Rhône. Une forêt plantée singulière : la vigne, rarement absente des pays. En Sicile, en Calabre, en Grèce, dans le Maghreb, les caroubiers, les pistachiers, les figuiers de Barbarie forment des champs singuliers. Dans l’anciene monde des Deux-Siciles, les agrumes dominent aussi volontiers ; dans le pays de Bova, au pied de l’Aspromonte, où l’on parle greki, on abonde en bergamote.

Et puis les alignements de saules et de peupliers, dans les plaines alluviales, forment aussi des boisements importants.

Le bocage, qui tente de concilier l’arbre et l’herbe, est soumis à l’ère moderne des machines pesantes et du remembrement. Avec Dominique Mansion, j’apprends le bocage du Perche, la plesse et la tresse, si fragile et si proche du champ industriel… Dans le Cantal, un vieux avec son chien nous dit que les prairies ne sont plus humides comme avant : pour permettre le passage de moissonneuses-batteuses-lieuses toujours plus lourdes, il a fallu drainer au maximum.

En Ariège, dans le Gers, en Costière, en Languedoc, dans la vallée du Rhône, en Isère, dans les plaines d’Orléans à Angers, le maïs, le tournesol, le colza, avides d’eau, s’adaptent tant bien que mal à des climats qui ne sont les leurs.

Le riz de Camargue, le riz du Pô, s’accommodent à l’Europe, finalement bien peu de nos patrimoines sont strictement ouest-européens. Les patates, les tomates, le basilic, les courgettes et aubergines, les épices, la plupart des herbes à moisson, la plupart des fruits, rien de tout cela n’était là au Néolithique… Mais on sait aussi que le figuier est déjà goûté et, malgré sa complexe reproduction, il est favorisé (on l’a donc comprise, on l’a donc observée). L’olive suit bientôt, puis le blé et la vigne.

Les moissons seraient la langue agricole, si les épeautres n’avaient pas tout cédé aux triticals. Par chance, des recoins de Salento, de Toscane, la Drôme, le Tarn, le Lot, les endroits reculés, la Sardaigne, la Corse, ont leurs variétés jalouses.

Toutes ces cultures ne sont pas la nature : elles en sont la domestication. Ces végétations d’origine anthropique n’entrent pas dans le catalogue des milieux naturels, ou alors sous une unique référence : cultures, parfois déclinées en cultures herbacées et cultures de plantes ligneuses.

Elles concernent le naturaliste dès lors qu’une vie adventice a la possibilité de s’installer : ce sont alors des plantes de friches, des végétations nitrophiles, souvent héliophiles et pionnières, qui s’installent, avec leurs cortèges d’insectes pollinisateurs, de petits mammifères et de rapaces : la chaîne, perturbée, n’est pas toujours rompue. Parmi ces habitats secondaires, les “pelouses” que forment les plantes dites “messicoles” — les plantes annuelles des moissons, qui opèrent leur cycle avant la fauche, sont en grand danger. Sur une centaine d’espèce, presque toutes sont en régression et certaines même en voie de disparition. Le coquelicot, qui frappent tant l’imaginaire, ne va pas bien ; le bleuet, emblème français paraît-il, va mal ; les jours de la nielle des blés, ce bel œillet dont les graines sont toxiques, et qui pour cela a été éradiqué, sont comptés. La chaîne, parfois, se rompt tout à fait. Les turgénies, les camélines, les neslies sont devenues presque invisibles. Quand on voit un adonis on tombe. Un jouet du vent on pleure.

Enfin, les plantes des écarts, des zones rudérales, des chantiers et des travaux, des friches, des ronds-points, des villages, des terrains de sport, des bords de route, sont aussi nombreuses que variées ; elles forment des communautés importantes où dominent les carottes sauvages, les picrides et les crépides, de nombreux chardons, des ails, des molènes. Elles sont belles, vigoureuses, colorées : les friches plaisent. Elles font florès dans ces entredeux.

Si l’on excepte ainsi toutes les zones inaccessibles (les crêtes, les falaises et les dalles, les éboulis et les rocailles, les grottes, les eaux profondes), les forêts sauvages (en progression sur le territoire national à cause de la fin de l’agriculture extensive — encore que ce soit un sauvage convalescent), les hautes-montagnes, les rivières (presque toutes malades), et tous les secteurs aseptisés (routes, parkings, habitations, villages et villes etc.), tout le reste de l’espace entre deux villes est occupé par l’agrosystème.

Il est rare de trouver des paysages entiers qui ne soient pas façonnés par l’agriculture. L’entre-deux, cette friche généralisée (d’un point de vue écologique), est un gigantesque champ : la campagne. La campagne, c’est le mot pour dire une ville différente : les champs.

Vivre à la campagne, vivre entouré de champs. Certes la nature sauvage n’est jamais loin, mais elle est comme mise à distance par notre propre regard, notre propre désir de regroupements : les hameaux, les villages, très souvent (la plupart du temps en fait) ne répondent que partiellement à ce qu’on appelle aujourd’hui notre désir ou notre besoin de naturalité.

Le fait d’inventer un mot comme naturalité en dit long sur notre éloignement du sauvage.

Je ne prétends pas à une quelconque sociologie, qui n’est ni mon travail, ni mon éventuel savoir-faire. Je retrace l’expérience personnelle, donc subjective, donc fictionnelle, qui est celle de vivre “à la campagne”.

Aujourd’hui je vis en ville, la plupart du temps. Dans les deux cas il y a des qualités, et des défauts. C’est tout ce que je dis : si on prétend débusquer un éden intouché dans une campagne occidentale, on se méprend complètement. Sauf peut-être en haute-montagne, mais qui vit encore au-delà des cols alpins ?

Comme un signe, ma voiture rend l’âme dans le Jura, dans ces terres eldoradesques. Le garagiste est formel : si vous roulez encore dix kilomètres, la boîte casse, le moteur s’arrête, le volant se bloque, et dans les lacets et épingles pour Cinquétral, c’est le précipice. Si vous repartez, vous mourrez. C’est ainsi que je n’ai plus de voiture.

Sans voiture à la campagne, c’est aussi la mort. Nos campagnes sont malades — entre autres — car nos mouvements y sont devenus complètement schizophrènes. Nous sommes des urbains à la campagne. Nous recherchons les réseaux, nous voulons le confort des villes, sur un coup de tête nous prenons la voiture, et pour travailler, vivre, se rencontrer, avoir des loisirs, c’est la voiture aussi : la double peine.

Mais il y a les paysages, le silence, le calme, l’absence (relative) de pollution. Ou bien nous sommes agriculteurs, ou fils d’agriculteurs, et la sentence n’est pas tout à fait le même…

 

Une page de déchets
Les capsules de canette, les canettes, en verre, en fer blanc, les morceaux de verre, les bouteilles de verres, brisées, pas brisées, les bouteilles en plastique, pleines, vides, pleines de leur liquide ou d’un autre, les emballages de bombons, de barres chocolatées, de chips, les emballages de n’importe quoi, les cartons, les emballages en alu pour toutes sortes de choses, les mégots, les préservatifs usagés, les gravats, les restes de chantiers, les parpaings, les briques, les bidons de peinture, le placoplâtre©, le siporex©, les déchets verts, les tontes de pelouses, les branches de thuyas, de troènes, de cyprès bleus, les fils, les fils de nylon de pêche, les fils épais de plastique des tondeuses diverses, les câbles électriques, les fils de fers des clôtures, les fils des nappes électriques, les fils synthétiques, les tissus, les bâches et couvertures, les vêtements, les vêtements dépareillés (gant, chaussettes, chaussures, lunette), les accessoires, les jouets, les outils brisés, les plantations avortées, les petits troncs secs, parfois avec leur pot de plastique noir ou brun, parfois les racines à l’air, mais toujours la petite étiquette de plastique avec le nom latin oublié, les sacs de restaurations rapide, les emballages en polystyrène de restauration rapide, les flocons de polystyrène, les papiers à bulles, les poubelles noires entières, les éclats des accidents, les éclats de phares de plastiques, les morceaux de pare-chocs, les rétroviseurs, les pneus, les roues, les pots d’échappement rouillés, les bas de caisse, les tôles, des tôles ondulées, les toits d’éternite, de fibrociment, les toits ondulés transparents de pvc, les tuyaux de pvc cassé, les goulottes, les gaines des différents réseaux, électricité, gaz, eaux potables, eaux usées, les filets de protection des gaines, les sacs en plastique, les sacs de congélation, les sacs d’enseignes mondialisées, les appareils usagés, le matériel informatique abandonné, les câbles, les transformateurs, les prises, les piles, les piles-boutons, les cartouches d’encre, les emballages des cartouches d’ancre les ampoule usagées, les bandes magnétiques embrouillées entortillées entre tout cela, les ampoules brisées, les bocaux, les céramiques, les couverts dépariés, les meubles détériorés, les étagères de contre-plaqué, les fauteuils aux ressorts cassés, les sommiers défoncés, les meubles méconnaissables, tas de bois refendus, les pots cassés, les cadres déchaussés, les vieux magazines de papier glacé, les vieux livres humides, les tas et les tas de vieux journaux, les prospectus, les déclarations et les attestation périmées, les enveloppes vides du courrier, les factures et les relevés de comptes, les cartes postales du passé, et parfois même les lettres d’amour, tout ce qu’on trouve, tout ce qu’on trouve quand on marche beaucoup dans la “nature”, et dans toute la nature, de haut en bas, du sec au mouillé, de l’acide au calcaire, du nord au sud et retour… et que celle-ci peine de plus en plus à engloutir…

 

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