Emanuela Schiano di Pepe
Benoît Vincent

PERMANENZE

Viaggi in Italia 2.0

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L'Italie des provinces


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La force de l'Italie ce sont ses provinces. (Alvaro)

 

Pourquoi la province, comme unité minimale de ce parcours ? Il y sans doute des raisons objectives, liées à l'histoire du pays et des raisons qui le sont beaucoup moins, liés à l'histoire de chacun de nous.

Il est évident, par exemple, que les voyages en Italie dans les années 60 à 80, voire 90, où l'on pouvait voir les plaques d'immatriculation présentant les sigles des provinces, BO, GE, NA... me fascinaient. Surtout lorsque c'était au temps (que les moins de vingt ans, etc.) où la plaque avant était embossée en petits caractères noirs sur fond blanc et la plaque arrière en caractères blancs sur fond noir pour le numéro, mais orange sur fond noir pour le sigle ! Pour je ne sais quelle raison administrative (encore que), cette expérience tout à fait anecdotique, mais avec des répercussions ontologiques (par exemple : aller vivre en Italie), nous paraissait le signal d'un exotisme débridé, et beaucoup plus riche d'imaginaire (les lettres des sigles, les syllabes ainsi formées) que les chiffres de nos départements.

Rien de très objectif donc. Mais ces signes, les sigles, se reproduisaient, sur toutes les adresses qui nous sautaient aux yeux, les emballages des gâteaux, les courriers des lecteurs dans les magazines, les guides touristiques. À l'époque, les gens les connaissaient, et d'autant plus qu'ils les respectaient.




Brève histoire des provinces

Jusqu'en 1992, ces sigles étaient 95 : 91 en 1947, auxquelles s'ajoutent Trieste TR en 1954, Pordenone PN en 1968, Isernia IS, en 1970, Oristano OR en 1974, les trois dernières pour des motifs démographiques/statistiques, la première pour d'évidentes raisons historiques.

En 1992, toujours pour raison démographique, et peut-être politique (des élections approchant), huit nouvelles provinces arrivent, et c'est également le moment où les plaques s'uniformisent à l'échelle européenne : les sigles afférant seront moins partagés, transmis, au sein de la population autochtone et visiteuse -- ils prendreont moins une dimension symbolique. Biella BI (ex Vercelli VC, mais elle existait en 1927), Crotone KR (ex Catanzaro CZ), Lecco LC (ex Como CO e Bergamo BG), Lodi LO (ex Milano MI), Prato PO (ex Firenze FI), Rimini RN (ex Forlì FO), le Verbano-Cusio-Ossola VB (ex Novara NO) et Vibo Valentia VV (ex Catanzaro CZ) (et au passage Forlì FO devient Forlì-Cesena FC).

On notera que pour la première fois, le nom d'un chef-lieu n'apparaît pas dans le nom de la province : VB ; c'est la région naturelle, le terroir, le territoire qui est nommé, enfin, trois terroirs : le Verbano, le val Cusio et l'Ossola ; ceci se répètera trois fois en Sardaigne, et une fois en Lombardie. C'est un signe fort de l'évolution de la perception de la province dans ces années troublées pour elle, et qui en quelque sorte rejoint le statut pré-étatique de la province entendue comme terroir. Une autre nouveauté est la décision étrange de multiplier plusieurs chefs-lieux : Forlì e Cesena, dans ce cas, mais le cas se répètera également pour Pesaro e Urbino en 1999, puis les nouvelles provinces sardes en 2001 (effectives en 2005) (voir infra).

Les provinces sont donc 103 lorsqu'une autre réforme vient bousculer le jeu en cours.

La loi du 25 mars 1993 promeut l'élection directe au suffrage universel du président de province, tous les quatre ans, en charge, de plus, de la nomination de la "junte (giunta) provinciale" externe au conseil. Cet accès de démocratie populaire fut vite démantelé, hélas, mais sans surprise, par la loi Delrio du 3 avril 2014, qui s'empressa de repasser au suffrage indirect, tout en déposant la province de ses principales compétences (on y reviendra).

Là-dessus, la région autonome de Sardaigne, qui en 2005 abrite quatre provinces, Oristano OR et Nuoro NU ayant été créées en 2005 et 1927 respectivement, décide de promulguer quatre nouvelles provinces : Olbia-Tempio OT, par division de la province de Sassari, l'Ogliastra OG depuis celle de Nuoro, et Medio Campidano VS et Carbonia Iglesias CI, toutes deux nées de Cagliari CA. Votées en 2001, elles sont effectives en 2005, lors de la prochaine réforme. Elles ont toutes les quatre deux chefs-lieux : Olbia et Tempio Pausania pour OT, Lanusei et Tortolì pour OG, Carbonia e Iglesias pour CI et Sanluri et Villacidro pour VS (d'où son sigle). On voit que c'est un peu le bazar, dans les provinces, les chefs-lieux et les sigles.

Toujours pour des raisons d'ordre démographique, en 2005, sont ajoutés trois nouvelles provinces : Barleta-Andria-Trani BT (ex Bari BA et Foggia FG), Fermo FM (ex Ascoli Piceno AP) et Monza e Brianza MB (ex Milano MI). Dans cette réforme, on arrive à penser une province à trois chefs-lieux (BT) ! et on voit apparaître un nouveau nom de territoire, la Brianza, aux côtés du nom du chef-lieu, toutefois.

Le feuilleton sarde ne s'arrête pas là : différentes votations portent le nombre de provinces sardes à 5 en 2016, Medio Campidano et Carbonia Iglesias formant la province Sud Sardegna (SU : il n'y a même plus de nom de chef-lieu ni de territoire !) avec un morceau de celle de Cagliari, donc diminuée ; l'Ogliastra réintègre Nuoro, et Olbia-Tempio Sassari.

Mais en 2016, une nouvelle réforme ramène ce chiffre à 6, en suprimant SU, résintituant Medio Campidano, Carbonia Iglesias qui se rebaptise Sulcis Iglesiente pour la peine (!), Olbia-Tempio, qui se rebaptise Gallura-Nord-Est Sardegna (!!), Cagliari reprenant ses terres historiques.

Mais le gouvernement est hostile à la réforme et il faut attendre le rendu de la Cour constitutionnelle en 2022 pour que les provinces voient effectivement le jour. Elles sont officiellement créées en 2025 et actives à l'occasion des premières élections provinciales de septembre 2025.

Elles ont donc bien cent-dix aujourd'hui (pour 101 départements français), jusqu'à nouvel ordre.




La province comme territoire politique et... choréologique ?

Tout comme le département, tout comme les communes (italiennes ou françaises), avec les quelques aménagements dus aux positionnements politiques erratiques qui caractérisent notre époque, la province représente un haut-lieu de démocratie directe. Elle est, pour cela, toujours menacée. D'ailleurs, on ne s'ets pas arrêté à grimer les noms (et à mon grand dam, les sigles !), on a voulu les éradiquer, y substituer les città metropolitane (depuis 2001 au niveau national ; 15 aujourd'hui, dont deux en Sardaigne et trois en Sicile !), les province autonome (depuis 1972 dans le Trentin-Haut Adige), les magnifiques liberi consorzi comunali (de Sicile depuis 2014) et les non moins fleuris enti di decentramento regionale (du Frioul-Vénétie Julienne depuis 2019) ; comme on voit, mis à part le cas des autonomies régionales (qui concernent d'ailleurs, au niveau régional, cinq d'entre elles : outre le Trentin, la Vallée d'Aoste, le Frioul et les deux îles, justement), on a bien tavaillé à démantibuler et territorialiser (bêtement qui plus est) un échelon qui devrait être régional et contribuait certainement à l'homogénéïté de la nation, du moins du territoire national.

Tout comme les départements, les états affaiblis et les formations supranationales non démocratiques (UE) ont cherché à détruire cet échelon non seulement démocratique mais -- je crois -- populaire ; comme l'UE pousse pour minimiser les communes (suffrage direct) au profit des communautés de communes (suffrage indirect), avec des résultats variables en France et en Italie, la promotion des régions (autre échelon à suffrage non direct) est de plus en plus forte, et ce au détriment des départements et des provinces.

Au-delà des images d'Epinal de ces structures : le département avec sa préfecture au centre pour effectuer le voyage à dos de mulet en une journée, ou les sigles orange des plaques d'immatriculation italiennes et, bien entendu, des problèmes politiques que les votes induisent, il y a également une histoire de compétences et de proximité, dans le détail desquelles je ne vais pas entrer ici, mais qu'il faut garder en tête.

Mais le lavage de cerveau est tel qu'en Italie, alors que tout le monde, je le répète, est affectionné à la province, tout le monde répète aussi qu'elles ne servent plus à rien, une fois vidées de leurs compétences.

C'est un peu la stratégie de la terre brûlée. Ou de la gentrification : on laisse pourrir une situation pour mieux tout raser et reconstruire.

Eh bien notre ambition ici est de montrer que la province possède un sens, et que, dès avant toute chose, elle est notre programme, c'est sur elle que sera réglée notre pas, et nous l'aimons assez, avec ses 110 défauts, pour la considérer comme le personnage principal de ces permanenze et passaggi.

Cent-dix provinces, pour cent-dix éclats d'Italie.