Emanuela Schiano di Pepe
Benoît Vincent

PERMANENZE

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L'enlèvement de l'Italie


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Le rapt ou l'enlèvement des Sabines, évènement fondateur de l'identité romaine, puis italique et italienne, mais également de l'identité sabine, réatine, appenine.

En vérité, cette fondation identitaire n'est est pas vraiment une ; elle est ambivalente, comme l'est finalement la résolution du rapt des Sabines par leur interposition volontaire entre les armées de Romulus et celles de Titus Tatius (Tito Tazio), le roi sabin qui deviendra co-régent de Rome avec le premier.

En effet, c'est au prix d'un mariage avec l'étranger -- et donc d'une dissolution du sang par le sang, si j'ose dire -- que le monde romain, la via Sacra et la ville de Rome instaurent leur naissance. Je ne sais pas si sont nombreux les mythes fondateurs qui prévoient une alliance avec le barbare (l'autre en temps qu'étranger, le xenos), mais il semble que cette "astuce" ait profité à Romulus comme à Rome, et se soit perpétué dans les siècles également jusqu'à l'Italie moderne.

Car comment ne pas voir la réalité : les problèmes actuels de l'Italie, en partie, sont le fruit de son histoire -- et de la faiblesse de son Etat, faiblesse imputée éventuellement à sa jeunesse -- 1861. Mais c'est que jusqu'en 1861, et au moins depuis le traité de Westphalie (1648), mais en réalité depuis la basse antiquité et la chute de l'empire, et malgré le sursaut "nationaliste" du mouvement communal des XIe et XIIe siècles, l'Italie n'est pas un État, certes -- au mieux une multitude d'états, et les grandes puissances s'entendent, se sont entendues, pour que l'Italie ne devienne pas un Etat. L'Italie est une terre bennie qui n'est utile que dépecée. L'Italie n'est bonne qu'occupée.

On ne viendra pas ici blasonner sur les influences extérieures dans le miracle économique italien, ou sur l'avantage du tourisme dans le pays, mais on pourra lire avec profit les textes des historiographes, ou mêmes combattants et population lors de l'intrusion des forces garibaldiennes et piémontaises en Sicile puis dans l'Italie méridionale.

Presque toute son histoire, l'Italie se trouve bifide : constamment désirée, déchirée, rapiécée, rattachée à telle ou telle couronne, il est même notable et remarquable qu'une identité toute italienne ait réussi à perdurer durant ces siècles d'occupations, de vassalisation, de balkanisation ! C'est en tout cas beaucoup moins compréhensible ou logique que la présence de la Mafia au sein de l’État lui-même -- qui n'est qu'une condition moderne du vieux pacte sigillé entre Titius et Romulus.

On rappellera -- pour aller à toute vitesse -- qu'à la chute de l'Empire romain, l'Italie est divisée entre terres barbares (principalement ostrogothes et lombardes ou longobardes), empire byzantin et arabes au moins jusqu'à l'an mil (avec des alliances et des guerres de circonstances entre ces civilisations). L'époque des communes correspond à l'avènement du Saint-Empire, d'abord en Sicile puis Naples et Calabre, et toujours en contraste avec les États pontificaux. A partir des XV-XVIe siècles, plusieurs états se forment dans les villes, et la plupart sont alliés de la grande puissance espagnole, qui trouve là un formidable réservoir artistique ainsi qu'un abordable grenier à blé.

À partir de la fin du XVIIe siècle, en passant par la Révolution et jusqu'à la chute de l'Empire napoléonien, et pratiquement jusqu'à l'unification, l'Italie est le lieu de toutes les machinations, guerres et convoitises européennes, qui ne trouveront finalement leur aboutissement qu'une fois que le Sud se soumettra, non sans résistance, à la puissance de Savoie, ce qui est un nouveau jeu de dupes : une puissance étrangère (qui deviendra ensuite étrangère à l'Italie même !) soumet, par alliance forcée, une puissance barbare !

En 1945, et c'est très finement relaté dans un monstre méconnu, Horcynus Orca de Stefano d'Arrigo, le conglomérat anglo-américain parvient à s'accaparer une partie de la nation italienne avec l'Amgot (Allied Military Government of Occupied Territories, gouvernement militaire d'occupation) (là où la France l'a bravement renié en la personne du général de Gaulle), et, par là, s'aliénera une partie des forces vives européennes avec des effets plus ou moins escomptés dont l'influence de la CIA sur la Démocratie chrétienne ou le dos bombé du peuple communiste durant la guerre froide. Trieste, en 1954, est le dernier territoire "lâché" par les Américains.

L'Italie, en somme, ne s'appartient guère. Les farceurs iront jusqu'à dire que la cuisine italienne, où la pomme de terre et la tomate (et la courgette et l'olivier) ont la part belle, n'aurait pu exister sans les lointains outre-mers et outre-déserts. Mais c'est oublier un peu vite que l'Italie, à un moment de son histoire, est l'Empire le plus grand et le plus puissant -- et par là le plus mixte pour ne pas dire inclusif -- que la Terre ait connu. Alors on ne commettra pas l'erreur de confondre l'Empire romain à la mort de Trajan (né à Narni) avec l'Italie actuelle ; mais l'Italie actuelle, qui a produit près de 20 millions d'Italiens de par le monde, jouit de ces singulières appartenances. Le monde entier connaît l'Italie, quelques mots, des recettes typiques, des villes (Rome, Naples, Venise, Pise...) ; on a l'impression que le monde entier apprécie l'Italien, sa langue, son caractère, sa fantaisie.

À ces considérations géographiques et banales s'ajoutent des caractères extrêmement singuliers : la présence du pape à Rome ; le miracle italien et la dolce vita, incarné au choix par Cinecittà, la Fiat 500 ou la Piaggio Vespa, ou le café/apéritif au bar ; la folie liée au football ; les mouvements radicaux de droite comme de gauche et l'extrême sensibilité politique du peuple italien.

Il y aurait donc un peuple italien ? Un peuple qui, par-delà les différences intrinsèques (et drastiques) entre Sud et Nord, gauche et droite, catholique et athée, et pourquoi pas homme et femme, parvient -- et c'est là son génie -- à maintenir un dialogue avec lui-même, à se mobiliser en tant qu'entité décisionnaire et ce malgré la terrible indigence de son personnel politique (toutes couleurs confondus) et la perte progressive de sa souveraineté ? Oui, il y a ce peuple ; un peuple à la fois crédule et naïf, fourbe et violent. Un peuple débonnaire et volontaire, travailleur et superstitieux. Un peuple aussi divers que sont diverses les provinces italiennes, d'Aoste à Crotone et de Bolzano a Oristano. Un peuple marqué par cette grande fracture (le rapt ?), cette déchirure qui prend la forme, de loin en loin, d'un tremblement de terre ou de l'irruption d'un volcan, ou bien de Berlusconi, ou encore du fascisme ; ou, en même temps, du Colisée, de la Chapelle Sixtine ou de l’Unità residenziale Ovest de l'Olivetti.

Certes, on me dira que c'ets la même chose pour tous les peuples, pour toutes les nations, pour toutes les familles qui transportent leur héros, leurs satyres et leurs fantômes. Et je ne pourrais dire le contraire. Et on sait si la France est tout autant tiraillée de haine et d'amour, de génie et de médiocrité, et de terres contrastées. La France est plus grande ; la France est plus vieille ; la France est peut-être moins susceptible de vitalité, moins prompte à l'engagement...

Ce sont peut-être ces différences drastiques dont je parlais plus haut, ce respect en quelque sorte de l'étranger en soi, lié à cet État qui n'est pas trop autoritaire (l'Etat n'a pas sciemment éradiqué les langues régionales comme en France par exemple) parce qu’il est faible, mais qui perd pied, parfois, et peut devenir franchement dictatorial -- on ne sort pas de près de cinquante ans de protodictature démocrate-chrétienne sans séquelles., ce sont ces contradictions qui la maintiennent, tel un Arlequin ou un Pinocchio, en perpétuel mouvement.

Le rapt de l'Italie, finalement, a été sa chance d'exister. C'est une drôle d'existence, faite de fièvre (au sens médical) et de zen (au sens du laisser-faire), de goût et de turpitude, d'abattement et de gloire. C'ets en tout cas, je crois, un terrain à observer, une approche à conserver, si l'on souhaite comprendre de quoi Italie est le nom.