{"id":45,"date":"2022-12-14T21:55:42","date_gmt":"2022-12-14T20:55:42","guid":{"rendered":"https:\/\/amboilati.org\/poudrerie\/?p=45"},"modified":"2024-01-06T09:25:07","modified_gmt":"2024-01-06T08:25:07","slug":"ici-commence-la-fiction-lucie-taieb","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/amboilati.org\/poudrerie\/ici-commence-la-fiction-lucie-taieb\/","title":{"rendered":"Ici commence la fiction | Lucie Ta\u00efeb"},"content":{"rendered":"<p><font face=\"Merriweather\" size=\"3pt\"><\/p>\n<blockquote><p>Ce texte a \u00e9t\u00e9 lu, \u00e0 l\u2019occasion des journ\u00e9e du Patrimoine, en septembre 2022, lors d\u2019une \u00ab\u00a0promenade cont\u00e9e\u00a0\u00bb, \u00e0 l\u2019emplacement suppos\u00e9 de l\u2019ancienne maison de l\u2019un des directeurs de la Poudrerie, dont t\u00e9moignent aujourd\u2019hui les traces, rong\u00e9es de mousse, d\u2019une dalle.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans ce parc de plein air, o\u00f9 les marques de la pr\u00e9sence industrielle parfois affleurent seulement au sol sans vraiment attirer notre attention, revient le souvenir d\u2019une librairie immense, dans laquelle je me suis perdue, un soir.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait \u00e0 New York, la librairie \u00e9tait l\u2019une des plus importantes de la ville, et j\u2019avais entrepris, puisque les horaires me le permettaient, et que je n\u2019avais personne \u00e0 visiter, aucune connaissance, aucun parent lointain ou proche &#8211; j\u2019avais donc entrepris d\u2019y passer la soir\u00e9e, de fureter parmi les rayons, de d\u00e9couvrir et peut-\u00eatre de comprendre ce que c\u2019\u00e9tait qu\u2019une librairie nord-am\u00e9ricaine, c\u2019est \u00e0 dire: ce que l\u2019on y trouvait, comment cela \u00e9tait con\u00e7u, comment les livres \u00e9taient class\u00e9s.<\/p>\n<p>Il y avait plusieurs \u00e9tages, je les montais un \u00e0 un, cherchant d\u2019abord ce qui m\u2019int\u00e9ressait, \u00e0 savoir, les histoires, la litt\u00e9rature, mais je me suis arr\u00eat\u00e9e un long moment au rayon des bandes dessin\u00e9s et des romans graphiques, j\u2019ai err\u00e9 aussi parmi la papeterie et tous les petits objets vendus avec (stylos, mugs, portes clefs, posters), je suis pass\u00e9e d\u2019un \u00e9tage \u00e0 l\u2019autre, je ne sais m\u00eame plus s\u2019il y avait des escaliers ou des escalators, mais je sais qu\u2019\u00e0 un moment donn\u00e9, fatigu\u00e9e \u00e0 la fois par ma visite et par le d\u00e9calage horaire, je me suis arr\u00eat\u00e9e devant l\u2019un des nombreux petits panneaux indiquant, comme dans un hypermarch\u00e9, ce que l\u2019on allait trouver maintenant dans les rayons, non pas \u00ab\u00a0c\u00e9r\u00e9ales caf\u00e9 th\u00e9 chocolat\u00a0\u00bb ni \u00ab\u00a0animaux de compagnie\u00a0\u00bb, naturellement, mais cette phrase, que je n\u2019ai d\u2019abord pas bien comprise: \u00ab\u00a0ici commence la fiction\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Here begins fiction\u00a0\u00bb, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de laquelle on avait cru bon de dessiner une silhouette de baleine rondouillarde, surmont\u00e9e d\u2019un petit jet d\u2019eau.<\/p>\n<p>Cette nuit l\u00e0, dans la librairie immense, il m\u2019a sembl\u00e9 que si je franchissais cette fronti\u00e8re pour entrer dans la zone signal\u00e9e par le panneau, j\u2019allais me retrouver moi-m\u00eame en territoire de fiction, il m\u2019a sembl\u00e9 que tout serait possible dans ces couloirs charg\u00e9s de livres, que je croiserais peut-\u00eatre certains des personnages qui se seraient \u00e9chapp\u00e9s de leur roman, ou que je deviendrais moi-m\u00eame un personnage fictif, dont l\u2019histoire \u00e9tait racont\u00e9 par un auteur tout puissant, imaginatif, mais peu fiable.<\/p>\n<p>Cette id\u00e9e-l\u00e0 a travers\u00e9 mes pens\u00e9es, elle \u00e9tait \u00e0 la fois plaisante et vertigineuse, puis je suis revenue \u00e0 la raison, et je me suis rappel\u00e9 que, pour classer des \u0153uvres litt\u00e9raires, les anglo-saxons distinguent entre fiction et non-fiction, la petite baleine \u00e9tait un clin d\u2019\u0153il \u00e0 Moby Dick, c\u2019\u00e9tait l\u00e0 qu\u2019il fallait venir chercher les romans, les intrigues, les histoires glorieuses ou redoutable, les livres o\u00f9 l\u2019on se plonge et qui modifient \u00e0 jamais, une fois referm\u00e9s, notre vision du r\u00e9el. <\/p>\n<p>On croit savoir o\u00f9 la fiction commence, mais en fait , ce n\u2019est pas si simple que cela. Il n\u2019y a pas, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, le r\u00e9el, et de l\u2019autre, le monde de la fiction, enclos dans des livres ou des films. J\u2019ai plut\u00f4t l\u2019impression qu\u2019on ne sait ni o\u00f9 la fiction commence, ni o\u00f9 elle s\u2019arr\u00eate, et je ne sais plus combien de fois une phrase, lue et relue, a resurgi dans un pr\u00e9sent auquel elle semblait tout \u00e0 fait \u00e9trang\u00e8re, pour l\u2019\u00e9clairer d\u2019une signification nouvelle, comme une lampe de poche braqu\u00e9e dans le noir d\u2019une grotte obscure et qui, soudain, contre toute attente, ferait appara\u00eetre, sur cette grotte, des silhouettes trac\u00e9es plusieurs mill\u00e9naires auparavant.<\/p>\n<p>Les traces de pr\u00e9sence humaine dans la poudrerie, m\u00eame les plus anciennes, ne remontent pas \u00e0 \u00ab\u00a0plusieurs mill\u00e9naires\u00a0\u00bb, mais, dans le parc, les \u00e9poques se m\u00ealent et s\u2019entrem\u00ealent si bien qu\u2019on a parfois l\u2019impression qu\u2019on pourrait fr\u00f4ler ou longer une marque, celle d\u2019une tombe de l\u2019an 100, celle ou d\u2019une cuve d\u2019acide du XXe si\u00e8cle \/\/ on pourrait, donc, fr\u00f4ler de telles marques historiques sans m\u00eame les apercevoir, sans m\u00eame savoir qu\u2019ici, autrefois, des ouvriers s\u2019empressaient pour accomplir tel geste pr\u00e9cis. On pourrait, aussi, passer devant une lourde porte close et vermoulue, qui semble ferm\u00e9e pour toujours, et sans soup\u00e7onner que quelqu\u2019un en poss\u00e8de encore la clef et que la vieille porte mang\u00e9e par le temps donne en r\u00e9alit\u00e9 acc\u00e8s \u00e0 un labyrinthe de souterrains et de tunnels, qui se d\u00e9ploient, aujourd\u2019hui encore, en un r\u00e9seau vaste et myst\u00e9rieux. <\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ici commence la fiction\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Cette phrase, on pourrait peut-\u00eatre l\u2019inscrire sur un panneau indicateur qui surmonterait l\u2019\u00e9criteau de chaque entr\u00e9e du parc, il faudrait juste trouver, pour d\u00e9corer l\u2019\u00e9criteau, animal peut-\u00eatre plus appropri\u00e9 au climat et \u00e0 la faune que la petite baleine de Moby Dick.<\/p>\n<p>Cependant, pour moi, la phrase a surgi, \u00e0 l\u2019improviste, en un lieu pr\u00e9cis de la poudrerie, celui m\u00eame o\u00f9 nous nous trouvons.<\/p>\n<p>Ce lieu, \u00e0 vrai dire, n\u2019en est pas vraiment un : il se trouve \u00e0 proximit\u00e9 du jardin et de l\u2019\u00e9tang dits \u00ab\u00a0du directeur\u00a0\u00bb, am\u00e9nag\u00e9s \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle pour l\u2019agr\u00e9ment de l\u2019un des directeurs de la poudrerie, et qui se distinguent par la pr\u00e9sence d\u2019essences d\u2019arbres qui furent port\u00e9es de contr\u00e9es lointaines en pr\u00e9sents aux directeurs successifs de ce lieu, en particulier un gingko biloba aujourd\u2019hui moribond, mais \u00e0 c\u00f4t\u00e9 duquel se dressent de jeunes gingko qui lui sont absolument identiques g\u00e9n\u00e9tiquement, ses clones, en r\u00e9alit\u00e9, et qui lui survivront lorsque l\u2019arbre historique aura p\u00e9ri.<\/p>\n<p>Il y a, d\u00e9j\u00e0 quelque chose de troublant, dans ce singulier \u00ab\u00a0le directeur\u00a0\u00bb, le jardin du directeur, lorsqu\u2019on sait qu\u2019on ne restait directeur d\u2019une m\u00eame poudrerie que pour une p\u00e9riode de cinq ans, avant d\u2019\u00eatre remplac\u00e9 par le directeur suivant. Ce qui est troublant ici, c\u2019est que l\u2019on dirait, justement \u00e0 cause de ce singulier, qu\u2019il n\u2019y jamais eu, dans cette poudrerie, depuis sa cr\u00e9ation au XVII<sup>e<\/sup> Si\u00e8cle jusqu\u2019\u00e0 sa fermeture au XX<sup>e<\/sup>, qu\u2019un seul et unique directeur : sorte d\u2019instance intemporelle, passant de corps en corps, comme un roi (le roi est mort, vive le roi, le directeur nous quitte, vive le directeur), ou encore, on pourrait imaginer que tous les directeurs qui ont pu se succ\u00e9der ici, au fil des ans, n\u2019\u00e9taient, en r\u00e9alit\u00e9, une seule et m\u00eame personne :<\/p>\n<ol>\n<li>celui qui installa l\u2019une des vigies pour d\u00e9tecter tout risque de feu mais aussi pour exercer, depuis un point de vue \u00e9lev\u00e9, une surveillance \u00e9troite et sans rel\u00e2che sur ses ouvriers,<\/li>\n<li>le m\u00eame que celui qui autorisa la pratique du jardinage pendant la phase de s\u00e9chage de la poudre, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des moulins,<\/li>\n<p>le m\u00eame, encore, que celui a am\u00e9nag\u00e9 ici son propre jardin, avec ses essences exotiques,<\/li>\n<li>le m\u00eame que celui qui traitait la main d\u2019\u0153uvre indig\u00e8ne, r\u00e9quisitionn\u00e9e de force, avec m\u00e9pris,<\/li>\n<li>le m\u00eame que celui qui traitait ses ouvriers avec humanit\u00e9,<\/li>\n<li>le m\u00eame que celui qui se d\u00e9clara favorable \u00e0 une \u00e9cole du soir pour les ouvriers,<\/li>\n<\/li>\n<p>le m\u00eame affirmant que les ouvriers n\u2019apprenait rien, et que l\u2019\u00e9cole \u00e9tait inutile.<\/p>\n<p>Ici commence la fiction, dans cet usage du singulier (le directeur), dans la pr\u00e9sence de ce jardin, de cet \u00e9tang, surtout. <\/p>\n<p>Lors de ma toute premi\u00e8re visite, de ma toute premi\u00e8re venue, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 fascin\u00e9e par l\u2019\u00e9tang et son eau verte, stagnante, je savais d\u00e9j\u00e0 qu\u2019il s\u2019agissait de l\u2019un des endroits les plus pollu\u00e9s du parc, mais naturellement \u00e7a ne se voyait pas, il y avait cette passerelle, l\u2019eau dans laquelle se refl\u00e9taient les arbres, dont la surface \u00e9tait opaque et travers\u00e9e de couleurs entrem\u00eal\u00e9es, il y avait, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la passerelle, l\u2019autre part de l\u2019\u00e9tang, envahi de roseaux d\u00e9j\u00e0 hauts, et je me demandais : quelle id\u00e9e, vraiment, dans un site au bord de l\u2019\u00e9tang, de recr\u00e9er un \u00e9tang, comme si soudain je me trouvais sur une \u00eele au centre de laquelle on aurait cr\u00e9\u00e9 un lac, eu centre duquel se trouverait une \u00eele plus petite, abritant, elle m\u00eame, en son centre, un lac, et ce, comme lorsque les miroirs se font face, reproduit jusqu\u2019\u00e0 l\u2019infini. <\/p>\n<p>Pour la premi\u00e8re fois j\u2019ai pens\u00e9 au directeur, et j\u2019ai imagin\u00e9 qu\u2019il avait eu le d\u00e9sir \u00e9trange, au bord d\u2019un \u00e9tang pollu\u00e9 par toutes les activit\u00e9s industrielles qui profitaient de son eau, un \u00e9tang rendu parfois litt\u00e9ralement jaune, aux abords de la poudrerie, par toute la chimie qui s\u2019y trouvait d\u00e9vers\u00e9e : j\u2019ai pens\u00e9 qu\u2019il avait voulu, lui, pouvoir profiter de son propre petit \u00e9tang prot\u00e9g\u00e9, et pr\u00e9serv\u00e9, qu\u2019il pourrait, le dimanche, avec son \u00e9pouse et des amis choisis parmi des notables de la r\u00e9gion, traverser en barque, pour profiter de sa fra\u00eecheur, de l\u2019agr\u00e9ment d\u2019une eau claire, au bord de son jardin, non loin de sa cascade, j\u2019ai imagin\u00e9 un directeur qui, dans son temps de loisir, aurait tout voulu oublier de la guerre, du commerce, des affaires, de l\u2019arm\u00e9e et des hommes plac\u00e9s sous son autorit\u00e9, s\u2019enfermer dans sa propre for\u00eat minuscule et gracieuse, et ne songer \u00e0 rien d\u2019autre qu\u2019\u00e0 la douceur de vivre.<\/p>\n<p>Ainsi, LE directeur, n\u00e9 pour la premi\u00e8re fois dans le courant du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, et mort, pour la derni\u00e8re, en 1974, figure se r\u00e9incarnant tous les cinq ans, compos\u00e9e de bribes de r\u00e9cits, d\u2019anecdotes vraies ou fausses, de faits av\u00e9r\u00e9s ou d\u00e9form\u00e9s, est devenu l\u2019un des personnages de ma fiction poudri\u00e8re.<\/p>\n<p>Cependant, pour \u00eatre vraiment pr\u00e9cise, et vous dire toute la v\u00e9rit\u00e9, ce n\u2019est pas exactement sur la margelle de l\u2019\u00e9tang, que cette fiction commence, mais bien ici. <\/p>\n<p>Ici, sur cette dalle, rong\u00e9e de mousse, ou ce qu\u2019il en reste; cette dalle sur laquelle mon guide a pour la premi\u00e8re fois attir\u00e9 mon attention, et que je n\u2019aurais pas remarqu\u00e9e sans doute. Mon guide a point\u00e9 le sol du doigt, a montr\u00e9 la dalle, et a prononc\u00e9 cette phrase magique : <\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ici s\u2019\u00e9levait la maison du directeur\u00a0\u00bb. <\/p>\n<p>Nous venions de voir l\u2019\u00e9tang, le jardin, et je ne m\u2019\u00e9tais pas demand\u00e9 o\u00f9 vivait le directeur, mais voici que le guide r\u00e9pondait \u00e0 une question que je ne m\u2019\u00e9tais pas pos\u00e9e, et sa r\u00e9ponse \u00e9tait au sol, grise, caillouteuse, absolument pas spectaculaire, une dalle, ou plut\u00f4t les restes d\u2019une dalle, qui \u00e9taient eux-m\u00eames tout ce qu\u2019il restait d\u2019une maison que je n\u2019avais jamais vue, que je ne verrais jamais, et que je ne pouvais m\u00eame pas imaginer. <\/p>\n<p>Ici s\u2019\u00e9levait la maison du directeur, a dit le guide, et j\u2019ai fix\u00e9 la dalle, je n\u2019ai rien vu d\u2019autre que cette marque d\u2019un pass\u00e9 r\u00e9volu, je l\u2019ai photographi\u00e9e, comme \u00e0 chaque fois depuis, \u00e0 chaque visite, j\u2019ai photographi\u00e9 l\u2019\u00e9tang, toujours changeant, en r\u00eavant qu\u2019un jour peut-\u00eatre il serait d\u00e9sengorg\u00e9, et j\u2019ai photographi\u00e9 la plaque. <\/p>\n<p>J\u2019ai pens\u00e9 au directeur, qui avait d\u00e9laiss\u00e9 ses appartements de fonction, en bordure de la poudrerie, dans la part r\u00e9serv\u00e9e au haut personnel de la manufacture, pour venir ici, aupr\u00e8s de son \u00e9tang. <\/p>\n<p>Au printemps, lors d\u2019une de mes visites, j\u2019ai vu une famille, assise par terre, qui partageait un paquet de g\u00e2teau sur la dalle, et j\u2019ai cru deviner aussi, invisibles, les petits fant\u00f4mes en habits \u00e9l\u00e9gants des enfants du directeur qui tournaient, gourmands, autour des enfants bien vivants de cette famille d\u2019aujourd\u2019hui, j\u2019ai vu sa femme, la directrice, assise dans un simple fauteuil en rotin, pensive dans ses dentelles, sa femme qui, elle, passait de longues journ\u00e9es dans la maison du directeur, attendant son retour, la maison qu\u2019au fil des ann\u00e9es, au fil des d\u00e9cennies, les installations de la manufacture avaient fini par rejoindre, si bien qu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent elle \u00e9tait cern\u00e9e par les bassins aux fum\u00e9es rouges ou jaunes des acides m\u00eal\u00e9s pour produire non plus de la poudre mais des explosifs, sa femme indiff\u00e9rente \u00e0 tous ces changements, assise,  ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9es, pensive dans un fauteuil de la maison, un livre \u00e0 la main qu\u2019elle avait cess\u00e9 de lire, regardant, par ses fen\u00eatres, ces nuages chimiques d\u2019un rouge satur\u00e9, insensible \u00e0 leur dangerosit\u00e9, comme si les murs de sa maison la prot\u00e9geaient de tous les outrages, de toutes les toxicit\u00e9s, comme si ses poumons de femme du directeur \u00e9taient absolument \u00e9tanches aux substances que respiraient, jour apr\u00e8s jour, les ouvriers de la manufacture, s\u2019intoxiquant jour apr\u00e8s jour jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9velopper la maladie pernicieuse qui finirait par en emporter beaucoup,  mais qui ne la mena\u00e7ait pas, elle, femme du directeur, toujours intacte et toujours fra\u00eeche entre les murs de sa maison devenue, au fil du temps, invisible pour tous les vivants, sa maison qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 je n\u2019ai jamais su imaginer autrement que comme une maison de verre, aux murs parfaitement transparents, une maison invisible parce que transparente, mais qui pourtant, ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e, depuis le premier jour jusqu\u2019au moment pr\u00e9cis que nous sommes en train de vivre, continue d\u2019abriter ses fant\u00f4mes : le directeur et son \u00e9pouse, leurs enfants et leurs domestiques, en bordure d\u2019un \u00e9tang devenu lui aussi toxique, car on pouvait ici supporter la chaleur, mais pas les moustiques, parce qu\u2019un lieu idyllique et paradisiaque comme l\u2019est ce jardin ne supporte pas la pr\u00e9sence de nuisibles, parce qu\u2019il faut les \u00e9radiquer, et que le DDT reste la meilleure arme.<\/p>\n<p><font size=\"1\">\u00a9 Lucie Ta\u00efeb<\/font><br \/>\n<\/font><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte a \u00e9t\u00e9 lu, \u00e0 l\u2019occasion des journ\u00e9e du Patrimoine, en septembre 2022, lors d\u2019une \u00ab\u00a0promenade cont\u00e9e\u00a0\u00bb, \u00e0 l\u2019emplacement suppos\u00e9 de l\u2019ancienne maison de l\u2019un des directeurs de la Poudrerie, dont t\u00e9moignent aujourd\u2019hui les traces, rong\u00e9es de mousse, d\u2019une dalle. &nbsp; 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