{"id":221,"date":"2023-04-05T22:23:30","date_gmt":"2023-04-05T20:23:30","guid":{"rendered":"https:\/\/amboilati.org\/poudrerie\/?p=221"},"modified":"2023-06-09T15:12:34","modified_gmt":"2023-06-09T13:12:34","slug":"vigiles-benoit-vincent","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/amboilati.org\/poudrerie\/vigiles-benoit-vincent\/","title":{"rendered":"Vigiles | Beno\u00eet Vincent"},"content":{"rendered":"<p><font size=\"2\"><em>Vigiles, \u00e9gar\u00e9s ou oubli\u00e9s, la nuit, dans les frondaisons des naufrages,<br \/>\ndans les halliers des roseaux,<br \/>\nsous les gradins des constellations.<\/em><\/font><\/p>\n<p><center>\u0b22<\/center><\/p>\n<p>Dolines invers\u00e9es, quelques parements de l&rsquo;oc\u00e9an effondr\u00e9 s&rsquo;incrustent difficilement dans le mouvement des sables. Ils marchent, comme des sauriens, lourds, g\u00e9ants, formidables de silence. Ils marchent ? Ils se tra\u00eenent tout autant qu&rsquo;ils se meuvent, indiff\u00e9rents aux bestioles, aux miasmes, superbes et nonchalants. Ce ne sont peut-\u00eatre que des traces. Des si\u00e8cles plus tard, la sentinelle acc\u00e8de au point haut, avantageux, et contemple un instant des fossiles de cataclysmes.<\/p>\n<p>Il y a le mistral. Le mistral est un sale con, siffle la sentinelle entre ses dents gerc\u00e9es comme un rift. Encore deux heures, deux mill\u00e9naires en horloge ressentie, par moins trois degr\u00e9s, dix mille ressentis.<\/p>\n<p>Le temps est un sale con, qui d\u00e9veloppe autour de soi un tourbillon d&rsquo;huile poisseuse, la nuit, et tous ses poissons fant\u00f4mes. La flasque sur le c\u0153ur est une promesse \u00e9lectrique, sans cesse remise \u00e0 plus tard. Il faut savoir s&rsquo;organiser. La vigie en plein vent r\u00e9sonne de l&rsquo;ennui visc\u00e9ral de la sentinelle. Ailleurs couve la guerre, maigre consolation, m\u00e9sange tardive, s\u00e9ch\u00e9e dans l&rsquo;hiver, fusionn\u00e9e par l&rsquo;effroi. Elle est maintenant givre, \u00e9clat\u00e9e sur toute la longueur de l&rsquo;\u00e9tang, jusqu&rsquo;\u00e0 la mer.<\/p>\n<p><center>\u0b22<\/center><\/p>\n<p>Un instant plus tard, sous la volte endiabl\u00e9e de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 qui se pr\u00e9pare, les derni\u00e8res annuelles jaunissent. La saison porte ses fruits. Petits \u00eatres insignifiants, graines, semences bouscul\u00e9es par la brise, ou chass\u00e9es par des ombres furtives, leur temps est pass\u00e9. Cresson de roche, arabette des dames, drave vernale, au milieu des v\u00e9sicules de l&rsquo;orpin blanc, sur les rocailles qui apparaissent au gr\u00e9 des soleils, une architecture de mousses et lichens colorent en taches la v\u00e9tust\u00e9 et la sobri\u00e9t\u00e9 de la roche.<\/p>\n<p>Par ailleurs, des concr\u00e9tions de sables, ces safres m\u00e9morables, favorisent les cavit\u00e9s, les glissements et les plages. La plupart des dunes ou des falaises sont nues, mais les traces des passages existent, il y a de la vie dans ce d\u00e9sert. Des caravanes infimes que le vent bouscule.<\/p>\n<p>Les herbes ici dominent. Difficile \u00e0 croire, c\u2019est pourtant une for\u00eat pour les habitants qui y vivotent, des \u00eatres infimes, parfois invisibles, le plus souvent des invert\u00e9br\u00e9s[1. Ce terme n&rsquo;est pas accept\u00e9 aujourd&rsquo;hui, puisqu&rsquo;en syst\u00e9matique on ne saurait d\u00e9finir un groupe par une absence d&rsquo;organe qui ne sera invent\u00e9 qu&rsquo;a posteriori &#8212; en l&rsquo;occurrence, la vert\u00e8bre. Je le conserve ici, non seulement parce qu&rsquo;il est plus commode, mais aussi parce qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9poque du Directeur, il est alors de mise.] : innombrables fourmis et tous ses compagnons plus bizarres les uns que les autres, empuses, mantes, ascalaphes ou criquets, confettis camoufl\u00e9s ou phasmes multicolores, et tous les autres, tous les autres, saltiques et \u00e9r\u00e8ses, iules et glom\u00e9ris, sans parler des z\u00e9brines, h\u00e9licettes, vallonies ou jamines&#8230; les \u00e9toiles de terre, les tortules, les cladonies, et toujours les herbes, les herbes sans nom, les herbes volodiniennes, les herbes sans fin, bromes, f\u00e9tuques, et toutes les autres.<\/p>\n<p>Le veilleur ici, est d&rsquo;une autre \u00e9chelle, d&rsquo;une autre mesure. Il est un monde hors du monde, dans le monde, qui \u00e9chappe aux livres et aux chroniques. Mais ces steppes miniatures ne sont pas pour autant d\u00e9pourvues de r\u00e9sistance ou indemnes de guerres. Il y a des frictions dans tous les corps. Jusqu&rsquo;au dedans des corps.<\/p>\n<p><center>\u0b22<\/center><\/p>\n<p>Le corps de la sentinelle&#8230; la main de la sentinelle&#8230; l&rsquo;\u0153il de la sentinelle&#8230; sont indiff\u00e9rents \u00e0 ce th\u00e9\u00e2tre, pr\u00e9cis\u00e9ment, d&rsquo;ailleurs, puisqu&rsquo;il est invisible.<\/p>\n<p>Il veille, lui, sur les titres des fum\u00e9es, \u00e9ventuellement son oreille \u00e0 l&rsquo;aff\u00fbt aussi du moindre son suspect, \u00e9bouriffement puis d\u00e9chirement des mati\u00e8res, ou pire, d\u00e9flagration meurtri\u00e8re.<\/p>\n<p>Aussi bien, le soleil ou le mistral, la pluie ou le froid, ne sont jamais que des fonctions, tendues, nerveuses, de son inqui\u00e8te, obstin\u00e9e, inexorablement dramatique surattention.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vigiles, \u00e9gar\u00e9s ou oubli\u00e9s, la nuit, dans les frondaisons des naufrages, dans les halliers des roseaux, sous les gradins des constellations. \u0b22 Dolines invers\u00e9es, quelques parements de l&rsquo;oc\u00e9an effondr\u00e9 s&rsquo;incrustent difficilement dans le mouvement des sables. 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